DakarLagosNairobiParisSan FranciscoTokyo
CloudAnalyse

Des centres de données dans l’espace : Google lance le premier test de son projet Suncatcher

Soleil presque permanent, froid de l’espace : Google veut faire tourner ses puces d’IA en orbite. Un premier prototype doit partir le 1er octobre sur une fusée SpaceX. Les obstacles restent immenses : radiations, refroidissement, coût et empreinte carbone des lancements.

Une fusée Falcon 9 de SpaceX sur son pas de tir. C’est ce type de lanceur qui doit emporter le premier prototype de Google.
Une fusée Falcon 9 de SpaceX sur son pas de tir. C’est ce type de lanceur qui doit emporter le premier prototype de Google.Photo : SpaceX, CC0 · source
Résumé en 30 secondes
  • Google veut installer des puces d’IA (TPU) en orbite pour profiter d’un soleil quasi permanent et du froid spatial.
  • Un premier prototype à quatre TPU, conçu avec Planet, doit partir le 1er octobre sur une Falcon 9 de SpaceX.
  • Défis : radiations, refroidissement par rayonnement, coût de lancement sous 200 dollars le kilo.
  • Selon une étude pour la Commission européenne, plus de 70 % de l’empreinte carbone viendrait des lancements.
La suite : Pourquoi l’espace

Les centres de données qui font tourner l’intelligence artificielle consomment des quantités croissantes d’électricité et d’eau, au point de saturer les réseaux électriques de certaines régions. Google explore une réponse radicale : les envoyer dans l’espace. Son projet Suncatcher, présenté en novembre 2025, vise à terme une constellation de satellites équipés de ses puces spécialisées pour l’IA, les TPU. Un premier prototype, baptisé MVP, doit être lancé le 1er octobre 2026 dans le cadre de la mission Transporter-18 de SpaceX, à bord d’une fusée Falcon 9.

L’idée peut sembler relever de la science-fiction, et Google la présente lui-même comme un projet de recherche à long terme. Elle repose pourtant sur des arguments physiques sérieux, et sur des obstacles tout aussi sérieux, que ce premier test doit commencer à mesurer.

Pourquoi l’espace

Le premier argument est l’énergie. En orbite basse bien choisie, un satellite peut profiter d’un ensoleillement presque continu, sans nuages, sans nuit et sans atmosphère pour filtrer la lumière. Selon Google, des panneaux solaires pourraient y produire jusqu’à huit fois plus d’énergie que sur Terre. Le second argument est le froid : l’espace offre un environnement où la chaleur peut être évacuée par rayonnement, sans consommer d’eau comme les tours de refroidissement terrestres.

À l’heure où les grands groupes technologiques cherchent désespérément de l’électricité pour leurs centres de données d’IA, jusqu’à relancer des centrales ou signer des contrats nucléaires, la perspective d’une énergie solaire abondante et d’un refroidissement sans eau a de quoi séduire. Encore faut-il que tout fonctionne là-haut.

Un premier test, pas un centre de données

Le prototype MVP, développé avec Planet, une entreprise américaine spécialisée dans les petits satellites, embarquera quatre TPU. Il ne s’agit pas d’un centre de données opérationnel, mais d’une mission destinée à vérifier que le matériel peut fonctionner dans les conditions de l’espace. Google avait déjà annoncé une mission de deux satellites avec Planet pour début 2027, destinée notamment à tester les communications optiques entre satellites, indispensables pour répartir des calculs d’IA entre plusieurs unités.

  • Présentation du projet Suncatcher : novembre 2025.
  • Premier prototype (MVP, quatre TPU) : lancement prévu le 1er octobre 2026, mission Transporter-18 de SpaceX.
  • Deux satellites avec Planet pour tester les liaisons optiques : prévus début 2027.
  • Coût de lancement visé pour rendre le projet compétitif : moins de 200 dollars par kilogramme, espéré vers le milieu des années 2030.

Survivre au lancement

Avant même d’affronter l’espace, le matériel doit survivre au voyage. Selon Travis Beals, directeur chez Google chargé du projet, une montée en orbite basse dure environ dix minutes, pendant lesquelles le satellite subit des vibrations intenses et des accélérations allant jusqu’à dix fois la gravité terrestre. Certains composants, comme les puces TPU, peuvent encaisser des forces de 50 à 100 fois la gravité. L’équipe a secoué le satellite sur les trois axes pour reproduire les fréquences d’un lancement. De son propre aveu, elle a été agréablement surprise que le matériel tienne le choc.

Premier obstacle : les radiations

Dans l’espace, les rayons cosmiques et les particules émises par le Soleil peuvent provoquer des erreurs de calcul ou endommager les composants électroniques. Les satellites classiques utilisent des puces spécialement durcies, plus lentes et beaucoup plus chères. Google parie au contraire sur ses TPU commerciales. L’entreprise a soumis ses puces Trillium à un faisceau de protons au laboratoire nucléaire Crocker de l’université de Californie à Davis, en leur faisant exécuter des calculs d’IA pendant l’exposition. Les ingénieurs ont observé comment les erreurs, par exemple un bit qui bascule de 0 à 1 sous l’effet d’une particule, affectaient les calculs. Selon Google, les puces ont résisté à une dose de radiation supérieure à celle attendue lors d’une mission de cinq ans. Reste que certaines choses ne peuvent être testées qu’en orbite, d’où ce premier vol.

Deuxième obstacle : la chaleur

Paradoxalement, refroidir des puces dans l’espace est difficile. Sur Terre, on évacue la chaleur avec de l’air ou de l’eau. Dans le vide, il n’y a pas d’air pour la transporter : la seule façon de s’en débarrasser est de la rayonner vers l’espace, ce qui demande de grandes surfaces de radiateurs. Google travaille sur un système combinant des caloducs, qui transportent la chaleur loin des puces, et des radiateurs capables de l’évacuer par rayonnement. Or les puces d’IA dégagent énormément de chaleur sur une très petite surface : c’est l’un des points que le prototype doit éclairer.

Sur Terre, un centre de données consomme électricité et eau pour refroidir ses processeurs. En orbite, la chaleur ne peut être évacuée que par rayonnement.
Sur Terre, un centre de données consomme électricité et eau pour refroidir ses processeurs. En orbite, la chaleur ne peut être évacuée que par rayonnement.BalticServers.com, CC BY-SA 3.0

Troisième obstacle : le coût et le carbone

Google estime que le coût du lancement devra descendre sous 200 dollars par kilogramme pour que l’économie d’un centre de données spatial devienne comparable à celle d’un centre terrestre sur le poste de l’énergie. L’entreprise espère atteindre ce niveau vers le milieu des années 2030, un pari qui repose largement sur des lanceurs lourds réutilisables comme le Starship de SpaceX, qui vient de réaliser son premier vol orbital.

La question environnementale reste ouverte. Une étude réalisée par le cabinet Carbone 4 pour la Commission européenne estime que plus de 70 % de l’empreinte carbone d’un centre de données spatial proviendrait de son déploiement en orbite, c’est-à-dire des lancements. Pour qu’il émette moins qu’une infrastructure terrestre, l’intensité carbone des lancements devrait être divisée par dix. Il faut aussi compter le renouvellement des satellites, dont la durée de vie est limitée, et la question des débris spatiaux.

Une course déjà engagée

Google n’est pas seul. L’entreprise travaille aussi avec SpaceX sur des centres de données orbitaux, et des jeunes pousses comme Starcloud développent leurs propres infrastructures de calcul spatial. Les annonces se multiplient, portées par l’appétit sans limite du secteur pour la puissance de calcul et par la baisse attendue du coût des lancements.

Ce que le test dira

Le lancement du 1er octobre ne dira pas si les centres de données peuvent quitter la Terre. Il fournira à Google ses premières données en conditions réelles sur trois questions décisives : la résistance des puces aux radiations sur la durée, l’efficacité du refroidissement par rayonnement et la viabilité d’une infrastructure informatique en orbite. Les réponses, attendues dans les mois qui viennent, diront si Suncatcher est une piste d’avenir ou un exercice d’ingénierie spectaculaire mais sans lendemain économique.

En attendant, le projet illustre une réalité plus large : la course à l’IA pousse les géants de la technologie à explorer toutes les pistes pour trouver l’énergie dont ils ont besoin. Sur Terre, cette quête pèse déjà sur les réseaux électriques, les ressources en eau et les objectifs climatiques de nombreux pays. Qu’elle mène jusqu’à l’orbite montre à quel point la question de l’énergie est devenue le premier défi de l’intelligence artificielle, avant même celui des algorithmes.

Cet article vous a-t-il servi ?
Sources
  1. Google va envoyer des data centers dans l’espace, Le Monde Informatique.
  2. Behind Project Suncatcher, our moonshot to put AI in space, Google.

Une erreur ? Écrivez à infos@novotech.blog. Les corrections sont signalées en fin d'article.

À lire aussi

Une galette de silicium gravée de puces. Les processeurs quantiques supraconducteurs comme Willow sont eux aussi fabriqués à plat, ce qui pèse dans les choix d’architecture de Google.Analyse
Science · États-Unis

Google fabrique des « états magiques » quarante fois plus fiables sur sa puce quantique Willow

Dans la revue Science, Google Quantum AI montre pour la première fois sur du matériel une méthode, la « culture d’états magiques », qui produit à moindre coût l’ingrédient le plus cher du calcul quantique. Un préprint signé avec DeepMind et le MIT promet aussi de diviser le nombre de qubits nécessaires. L’ordinateur quantique utile, lui, n’existe toujours pas.

6 min de lecture

Plus sur NovoTech

Le Brief NovoTech

La tech africaine et mondiale, chaque matin à 7 h.

Cinq sujets, cinq minutes, heure de Dakar. Gratuit, désinscription en un clic.

Nous ne revendons pas les adresses.