L’ESA confie à OVHcloud et CGI ses 500 pétaoctets de données d’observation de la Terre : un enjeu qui concerne aussi l’Afrique
Le Français OVHcloud fournira le cloud et le Canadien CGI l’architecture de Digital EO, la future plateforme européenne des données satellitaires. Des données qui servent aussi à suivre les cultures, les forêts et les inondations en Afrique.
- L’ESA a retenu OVHcloud (cloud) et CGI (architecture) pour construire Digital EO, sa plateforme de données d’observation de la Terre.
- Contrat de plusieurs millions d’euros sur 30 mois ; plus de 500 pétaoctets de données attendus d’ici 2035.
- L’argument central est la souveraineté numérique européenne.
- Les données Copernicus, gratuites, sont largement utilisées en Afrique pour l’agriculture, les forêts et les catastrophes.
L’Agence spatiale européenne (ESA) a choisi le Français OVHcloud et le Canadien CGI pour bâtir Digital EO, son futur système d’information consacré à l’observation de la Terre. Le contrat, estimé à plusieurs millions d’euros sur trente mois, a été annoncé le 28 septembre 2026. L’enjeu dépasse la technique : le volume de données d’observation de la Terre devrait dépasser 500 pétaoctets d’ici 2035, l’équivalent de quatre millions de téléphones de 128 gigaoctets.
Pour l’Europe, c’est avant tout une question de souveraineté numérique : garder la maîtrise des infrastructures qui stockent et traitent des données stratégiques. Pour l’Afrique, c’est aussi une affaire concrète, car les données des satellites européens, notamment ceux du programme Copernicus, sont gratuites et largement utilisées sur le continent.
Qui fait quoi
Selon Clubic, les rôles sont clairement répartis. OVHcloud fournit les fondations : puissance de calcul, stockage, réseau et services gérés. Le système sera d’abord déployé en Italie, en France et en Allemagne, avec un support opéré depuis la Pologne, et pourrait ensuite s’étendre à d’autres pays européens, voire au Canada. CGI, avec sa filiale CGI France Défense et Spatial, en est l’architecte et l’intégrateur : il conçoit l’ensemble, fait fonctionner les briques ensemble et accompagne les utilisateurs et développeurs.
Digital EO se veut décentralisé, évolutif et résilient. Il se fédérera avec les infrastructures nationales et européennes existantes et servira de rampe de lancement pour développer et déployer des algorithmes, des applications et des services, scientifiques, publics, commerciaux ou citoyens. Il doit soutenir les programmes de l’ESA et de la Commission européenne, dont Copernicus et DestinE, qui vise à créer un jumeau numérique de la planète.
La souveraineté, argument central
Pour Octave Klaba, fondateur et patron d’OVHcloud, l’Europe doit impérativement maîtriser les infrastructures qui font tourner ses programmes stratégiques. Le choix d’un fournisseur européen, plutôt que des géants américains du cloud qui dominent le marché, répond à cette préoccupation, dans un contexte où les lois américaines permettent dans certains cas aux autorités d’accéder à des données stockées par des entreprises américaines, même hors des États-Unis.
Du côté de l’ESA, Nicolaus Hanowski, qui dirige le département des missions d’observation de la Terre et de leur segment sol, voit dans Digital EO une nouvelle étape dans la gestion et l’exploitation de ces données. Le segment sol désigne l’ensemble des installations terrestres qui reçoivent et traitent les données envoyées par les satellites.
Le projet promet aussi d’élargir le cercle des utilisateurs. Scientifiques, citoyens, entreprises et acteurs publics devraient pouvoir s’emparer plus facilement de ces données, pour que les innovations issues de l’observation de la Terre trouvent leur place dans la vie quotidienne. En mettant en commun les infrastructures plutôt que de les multiplier, Digital EO doit accélérer la recherche et aider à transformer plus vite de bonnes idées en services utilisables à grande échelle, par exemple des alertes aux inondations ou des outils de suivi des récoltes.

Du stockage à l’analyse
Le défi n’est pas seulement de stocker les données, mais de les rendre utilisables. Une image satellite brute ne dit rien à un agriculteur ou à un maire. Il faut la corriger, la combiner avec d’autres images prises à des dates différentes, puis la faire analyser par des algorithmes capables de repérer une culture malade, une zone inondée ou une forêt abattue. Plus les données sont volumineuses, plus il devient coûteux de les télécharger pour les traiter ailleurs.
C’est pourquoi les plateformes modernes d’observation de la Terre inversent la logique : au lieu de faire venir les données à l’utilisateur, elles font venir les calculs aux données. Le chercheur ou l’entreprise envoie son programme sur la plateforme, qui l’exécute là où les images sont stockées, puis renvoie seulement le résultat, une carte ou un tableau. Digital EO est conçu dans cet esprit, pour servir de lieu où l’on développe, déploie et fait tourner des algorithmes au plus près des données.
Cette approche abaisse aussi les barrières d’entrée. Une petite équipe, qui n’aurait jamais les moyens de stocker des pétaoctets d’images, peut travailler sur l’ensemble des archives en ne payant que les calculs qu’elle lance. C’est une évolution importante pour les laboratoires et les start-up des pays qui disposent de peu d’infrastructures, à condition que les conditions d’accès soient abordables et ouvertes au-delà de l’Europe.
Pourquoi l’Afrique est concernée
Les satellites Sentinel du programme européen Copernicus observent toute la surface de la Terre, Afrique comprise, et leurs données sont mises à disposition gratuitement. Elles sont déjà utilisées sur le continent pour suivre l’état des cultures et anticiper les mauvaises récoltes, surveiller la déforestation, cartographier les zones inondées lors des catastrophes, suivre l’avancée du désert ou la qualité des eaux côtières. Des programmes de coopération entre l’Union européenne et l’Union africaine aident les pays africains à exploiter ces données.
Une plateforme plus puissante, qui facilite l’accès aux données et le déploiement d’algorithmes, peut profiter aux chercheurs, aux administrations et aux start-up africaines qui travaillent sur l’agriculture, le climat ou l’urbanisme. Mais elle pose aussi une question : les données qui décrivent le territoire africain sont stockées et traitées en Europe. Les pays africains ont intérêt à développer leurs propres capacités d’analyse, et à négocier un accès large et durable à ces plateformes.
Les usages africains sont nombreux et concrets. Des ministères de l’Agriculture utilisent l’indice de végétation calculé à partir des images satellites pour repérer les zones de sécheresse et anticiper les besoins d’aide alimentaire. Des assureurs agricoles s’en servent pour déclencher automatiquement les indemnisations quand la saison des pluies échoue, sans envoyer d’experts sur le terrain. Des villes cartographient leur croissance urbaine et les quartiers exposés aux inondations. Des organisations de protection de l’environnement suivent l’exploitation illégale des forêts du bassin du Congo.
L’Afrique et ses propres capacités
Plusieurs pays africains investissent dans l’observation de la Terre. Le Nigeria, l’Égypte, l’Afrique du Sud, le Kenya, le Rwanda ou le Maroc ont lancé des satellites, et l’Agence spatiale africaine, installée au Caire, doit coordonner les efforts à l’échelle du continent. Des initiatives comme Digital Earth Africa proposent déjà des données satellitaires prêtes à l’emploi pour les pays africains, hébergées dans le cloud. Le défi est de former assez de spécialistes capables de transformer ces images en décisions utiles : où planter, où construire, où intervenir en cas de crise. Les universités africaines qui ouvrent des formations en télédétection et en science des données géographiques jouent ici un rôle déterminant.
Le choix de l’ESA illustre une tendance que l’Afrique connaît bien : la bataille pour la souveraineté numérique se joue désormais sur les infrastructures, pas seulement sur les applications. L’Europe veut garder la maîtrise de ses données stratégiques. L’Afrique, qui dépend encore largement des infrastructures des autres pour stocker les siennes, a tout intérêt à suivre ce débat de près, et à construire ses propres capacités, qu’il s’agisse de centres de données, de compétences ou d’accords d’accès aux plateformes internationales.
- L’ESA choisit le Français OVHcloud et le Canadien CGI pour héberger ses 500 pétaoctets de données spatiales, Clubic.
- Copernicus, Union européenne.
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