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Kenya et Anthropic signent une déclaration sur l’IA : ce qu’elle contient, et tout ce qu’elle ne contient pas

Signée à New York en marge de l’Assemblée générale de l’ONU, la déclaration conjointe ouvre la porte à des projets en santé, en éducation et dans l’administration. Sans argent, sans calendrier et sans loi kényane sur l’IA pour l’encadrer.

Le centre de Nairobi vu depuis Uhuru Park. Le Kenya multiplie les accords avec les grands laboratoires d’IA.
Le centre de Nairobi vu depuis Uhuru Park. Le Kenya multiplie les accords avec les grands laboratoires d’IA.Photo : Raidarmax, CC BY-SA 3.0 · source
Résumé en 30 secondes
  • Le Kenya et Anthropic ont signé le 22 septembre à New York une déclaration conjointe sur l’IA.
  • Quatre axes : compétences, recherche, services publics, sécurité et évaluation ; aucun financement ni calendrier.
  • La stratégie IA kényane coûte 152 milliards de shillings d’ici 2030 et n’a pas de financement identifié.
  • Politique nationale et loi sur l’IA toujours en préparation ; l’institut de sécurité de l’IA n’existe pas encore.
  • Anthropic avait signalé peu avant une opération d’influence kényane utilisant Claude, sans lien avec le gouvernement.
La suite : Quatre domaines, aucun chiffre

Le 22 septembre 2026, dans les couloirs de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, le Kenya a ajouté un nom à sa liste de partenaires technologiques. Le secrétaire principal aux Affaires étrangères, Abraham Korir Sing’Oei, et Elizabeth Kelly, responsable des « déploiements bénéfiques » chez Anthropic, l’entreprise américaine qui développe les modèles d’intelligence artificielle Claude, ont signé une déclaration conjointe de coopération. Ambassadeur Philip Thigo, envoyé spécial du Kenya pour les technologies, et Courtney O’Donnell, responsable de l’impact mondial d’Anthropic, étaient témoins.

La cérémonie a eu droit à des titres flatteurs dans la presse kényane. Le texte, lui, est plus modeste que les communiqués qui l’ont accompagné. Il ne s’agit ni d’un investissement, ni d’un contrat, ni d’une acquisition, mais d’un cadre : une liste de domaines dans lesquels les deux parties disent vouloir travailler ensemble. Pour comprendre sa portée réelle, il faut le lire à la lumière de la stratégie kényane, de son financement, et d’un épisode survenu quelques jours plus tôt.

Quatre domaines, aucun chiffre

La déclaration couvre quatre axes : la formation et le renforcement des compétences en IA, la recherche, les usages « responsables » dans le secteur public, et l’évaluation de la sécurité des systèmes d’IA. Elle cite aussi des applications locales dans l’éducation et la santé. Les projets doivent être conçus avec des institutions kényanes, testés à petite échelle, puis étendus s’ils fonctionnent.

Ce qui manque est aussi parlant. Aucune somme n’est annoncée, ni pour la formation, ni pour la puissance de calcul, ni pour des licences d’outils. Aucun calendrier n’est fixé. Aucun projet pilote n’est nommé. Les médias qui ont eu accès au texte le confirment : la déclaration rend possibles de futurs pilotes, programmes de formation et travaux de recherche, sans en engager aucun.

« Le Kenya a l’occasion de développer un modèle différent de collaboration avec les entreprises d’IA de pointe, fondé sur la co-création, la confiance, la sécurité et les compétences locales. »

Philip Thigo, envoyé spécial du Kenya pour les technologies

Une diplomatie de l’IA menée par les Affaires étrangères

Le détail qui frappe les observateurs, c’est le ministère qui signe. Ce n’est pas celui du Numérique, mais celui des Affaires étrangères. Depuis plusieurs mois, Nairobi traite l’IA comme un dossier de politique extérieure. Philip Thigo a ouvert les discussions avec Anthropic en juin 2026, avant de se rendre dans la Silicon Valley pour rencontrer son patron, Dario Amodei. Le 3 septembre, le secrétaire principal au Numérique, John Tanui, recevait à son tour une délégation de l’entreprise.

Anthropic n’est pas un cas isolé. En quelques mois, le Kenya a discuté avec OpenAI, Google, Microsoft, Meta, NVIDIA, Mistral et Cohere. La veille de la signature, le 21 septembre, le Premier secrétaire du Cabinet Musalia Mudavadi signait un protocole d’accord de cinq ans avec la Hoover Institution de l’université Stanford, portant sur les données, l’IA et l’analyse des politiques publiques. Là encore, sans engagement financier.

Cette stratégie a une logique : multiplier les partenaires pour ne dépendre d’aucun, et se positionner comme le point d’entrée naturel de l’IA en Afrique de l’Est. Elle a aussi une limite : une pile de déclarations d’intention ne forme pas une politique, tant qu’aucun budget ne suit.

La salle de l’Assemblée générale des Nations unies, à New York. La semaine de haut niveau est devenue un marché aux accords technologiques.
La salle de l’Assemblée générale des Nations unies, à New York. La semaine de haut niveau est devenue un marché aux accords technologiques.Basil D Soufi, CC BY-SA 3.0

Une stratégie à 152 milliards de shillings, non financée

La déclaration dit s’inscrire dans la Stratégie kényane d’intelligence artificielle 2025-2030. Ce document identifie quatre piliers : les infrastructures, les données et la recherche, les compétences, et la gouvernance. Son coût est estimé à 152 milliards de shillings kényans d’ici 2030, soit environ 1,17 milliard de dollars. Environ la moitié irait aux infrastructures, pôles numériques, fibre optique et centres de données, avec un objectif de 1 450 pôles d’innovation numériques dans le pays.

Le problème, relevé par plusieurs analystes, est que cette stratégie n’a pas de source de financement identifiée. Rapportée au budget national de l’exercice 2026-2027, environ 4 820 milliards de shillings, elle représenterait près de 3 % des dépenses de l’État sur la période. L’enveloppe annuelle consacrée au numérique, autour de 10,5 milliards de shillings, est quatorze fois inférieure à ce que la stratégie réclame.

Kenya : ambition et moyens (en milliards de shillings)

  • Coût de la stratégie IA d’ici 2030152
  • Budget annuel du numérique10,5

En Md KES. Source : Stratégie IA 2025-2030, budget 2026-2027 (The Rio Times)

Dans ce contexte, les accords avec les géants de l’IA jouent un rôle particulier : ils peuvent apporter des formations, des crédits de calcul ou des outils sans passer par le budget de l’État. Mais tant qu’ils restent au stade de la déclaration, ils ne comblent pas le trou.

Un cadre juridique encore en chantier

La déclaration aborde la question des données : les programmes futurs qui impliqueront l’accès, le traitement ou l’utilisation de données devront respecter le droit kényan, notamment en matière de protection des données, de cybersécurité et d’exigences du secteur public. Philip Thigo a insisté sur la « souveraineté des données ». Encore faut-il que ce droit existe. Le projet de politique nationale sur l’IA a été soumis à consultation publique du 21 juillet au 4 août 2026, et sa version finale n’a pas de date de publication. Un projet de loi sur l’IA attend le Parlement.

Le volet « sécurité et évaluation » pose la même question. Le Kenya envisage un institut national de sécurité de l’IA, chargé de tester les modèles et de classer les risques. Il n’existe pas encore. Concrètement, les évaluations prévues se feront donc, pour l’instant, dans le cadre d’arrangements bilatéraux avec l’entreprise, et non sous la supervision d’une autorité nationale indépendante.

L’ombre d’un rapport sur la désinformation

La signature intervient quelques jours après la publication par Anthropic d’un rapport sur les usages malveillants de ses modèles. Parmi les cas décrits figure un acteur basé au Kenya, qui utilisait Claude pour produire des lots d’environ cinquante messages politiques conçus pour paraître spontanés, en vue des élections générales de 2027. Certains saluaient l’action du ministre de l’Énergie James Opiyo Wandayi sur les tarifs d’électricité, d’autres affirmaient que la coalition d’opposition se fissurait.

Selon l’entreprise, aucun lien avec le gouvernement n’a été établi, l’opération a été classée au niveau le plus bas de son échelle de gravité, et les contenus n’ont pas atteint de véritables utilisateurs. Les comptes ont été supprimés. L’épisode rappelle néanmoins que le Kenya aborde la coopération avec les laboratoires d’IA à un an d’un scrutin où ces outils peuvent aussi servir à manipuler l’opinion.

Ce que le Kenya peut en tirer

Il serait injuste de réduire la déclaration à une photo. Pour un pays qui veut former des ingénieurs, développer des outils en swahili et moderniser ses services publics, un accès direct aux équipes des laboratoires de pointe a une valeur réelle. Les projets en santé et en éducation, s’ils se concrétisent, peuvent être évalués sur des résultats mesurables : délais de diagnostic, taux de réussite, temps gagné par les agents.

Mais le Kenya a déjà l’expérience de partenariats technologiques annoncés en grande pompe et restés au stade du pilote. La différence viendra de sa capacité à imposer ses conditions : des données hébergées et régies localement, des compétences transférées plutôt que des licences louées, et des résultats publiés. La déclaration de New York en pose le principe. Les mois qui viennent diront si Nairobi a les moyens de les faire respecter.

Précision : NovoTech utilise des outils d’intelligence artificielle, dont Claude, pour l’aide à la veille. Cette analyse repose exclusivement sur les documents et articles publics cités ci-dessous.

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Sources
  1. Kenya Signs AI Cooperation Deal with Anthropic, TechMoran.
  2. Kenya Signs Responsible AI Declaration With Anthropic, Days After Being Named in the Company’s Threat Report, iAfrica.
  3. Kenya AI Public Administration Deals Signed In New York, No Money Yet, The Rio Times.
  4. Kenya, Anthropic Sign AI Deal to Explore Education and Public Sector Applications, Kenyans.co.ke.

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