Starlink au Sénégal : de la promesse du New Deal technologique à la suspension par la Cour suprême
Autorisé en novembre 2025, lancé en février, présenté comme un pilier de la stratégie numérique de l’État, Starlink a vu sa licence suspendue le 7 septembre après un recours d’Orange Sonatel. Récit d’un bras de fer qui dépasse l’Internet par satellite.
- Le 7 septembre 2026, la Cour suprême a suspendu à titre provisoire l’autorisation de Starlink au Sénégal, sur recours d’Orange Sonatel.
- Signée le 6 novembre 2025, l’autorisation de cinq ans était présentée comme un pilier du New Deal technologique, avec 5 000 kits pour connecter un million de Sénégalais.
- Sonatel dénonce une asymétrie : 134,5 milliards de FCFA versés pour ses licences, contre un simple arrêté pour Starlink.
- Le fond n’est pas jugé ; les usagers, notamment ruraux, et le collectif F4C s’inquiètent pour l’accès à Internet.
Il aura fallu moins de dix mois pour passer de l’enthousiasme au gel. Le 7 septembre 2026, statuant en référé, la Cour suprême du Sénégal a ordonné la suspension provisoire de l’autorisation d’exploitation accordée à Starlink Sénégal SUARL, la filiale locale de SpaceX. À l’origine de cette décision, un recours d’Orange Sonatel, l’opérateur historique, qui conteste les conditions dans lesquelles son nouveau concurrent a été admis sur le marché. Pour comprendre ce qui se joue, il faut remonter au projet numérique du gouvernement, dont Starlink devait être l’une des vitrines.
Le New Deal technologique, cadre du projet
Le 24 février 2025, le président Bassirou Diomaye Faye lançait le « New Deal technologique », la stratégie numérique du Sénégal jusqu’en 2034. Le programme prévoit 1 105 milliards de FCFA d’investissements, dont 950 milliards déjà identifiés au lancement, répartis en une cinquantaine de projets. Il repose sur quatre axes : la souveraineté numérique, la dématérialisation de l’administration, avec un objectif de 90 % de services publics en ligne, le développement de l’économie numérique et l’ambition de faire du pays un leader africain du secteur. Les objectifs chiffrés sont ambitieux : 100 000 diplômés formés chaque année, 500 start-up labellisées et 350 000 emplois directs et indirects.
Un an plus tard, le gouvernement revendiquait de premiers résultats. Le débit Internet des administrations publiques est passé de 600 mégabits à 20 gigabits par seconde, des dizaines de bâtiments publics ont été interconnectés et la plateforme E-Jokko permet aux ministères d’échanger leurs données. En juillet 2026, au Sommet mondial sur la société de l’information à Genève, le ministre Samba Diouf a de nouveau présenté la stratégie comme une vision souveraine du numérique africain. Reste un point faible que tout le monde connaît : la fracture entre Dakar et l’intérieur du pays, où de nombreux villages n’ont toujours pas de connexion fiable.
Novembre 2025 : le feu vert
C’est sur ce terrain que Starlink devait faire la différence. Le 6 novembre 2025, un arrêté signé par Alioune Sall, alors ministre de la Communication, des Télécommunications et du Numérique, autorise la société à fournir un accès à Internet par satellite pendant cinq ans. Le service existait déjà de manière informelle : dès 2023, des kits importés circulaient dans le pays, et l’Autorité de régulation des télécommunications et des postes (ARTP) était intervenue contre leur vente non autorisée. Cette fois, tout passe par un cahier des charges.
En décembre 2025, Alioune Sall présente l’accord devant l’Assemblée nationale comme un pilier du New Deal technologique. Il met en avant deux contreparties négociées : 5 000 kits à tarif préférentiel pour l’État, destinés aux écoles, aux universités, aux collectivités territoriales, aux zones frontalières et à la Casamance, avec l’objectif de connecter gratuitement environ un million de Sénégalais par des réseaux Wi-Fi communautaires ; et 64 milliards de FCFA d’économies attendues pour l’État. Le déploiement public était prévu pour le premier semestre 2026.
Février 2026 : l’ouverture commerciale
Le 4 février 2026, Starlink annonce l’ouverture de son service au Sénégal, confirmée par Elon Musk sur X. Les tarifs sont publiés dans la foulée : 146 000 FCFA pour le kit standard, 117 000 FCFA pour le modèle Mini, 14 000 FCFA de livraison, puis un abonnement mensuel de 22 000 à 30 000 FCFA selon la formule. C’est cher pour la majorité des ménages, mais compétitif pour une entreprise, une ONG ou un campement touristique installés loin de la fibre.
Le lendemain, le directeur général de l’ARTP, Dahirou Thiam, défend sur la RTS un cadre élaboré avec l’ensemble des acteurs concernés et assure que tous les opérateurs, quelle que soit leur technologie, seront régulés de la même façon, au nom de l’équilibre du marché et de la protection des consommateurs. Les premiers mois sont pourtant agités. En mai, Starlink annonce une hausse de 43 % de son abonnement, de 30 000 à près de 43 000 FCFA par mois, avant de reculer sous la pression des abonnés. En août, l’ARTP démantèle à Kaolack des points de Wi-Fi communautaires illégaux qui revendaient une connexion Starlink : le partage non autorisé d’une connexion expose à des peines allant jusqu’à cinq ans de prison et 60 millions de FCFA d’amende.
La riposte d’Orange Sonatel
L’opérateur historique n’a pas attendu l’arrivée de son concurrent pour réagir. Le 10 décembre 2025, Orange Sonatel lance sa propre offre d’Internet par satellite, en partenariat avec Eutelsat et son service Konnect. Puis, le 10 mars 2026, il adresse au ministère un recours gracieux contre l’arrêté autorisant Starlink. Le ministère le rejette le 12 mai. Le 16 juillet, Sonatel saisit la Cour suprême d’un recours pour excès de pouvoir, accompagné d’une demande de suspension en urgence.
Son argument central tient en un chiffre : 134,5 milliards de FCFA. C’est ce que l’opérateur dit avoir versé à l’État pour ses droits, licences et fréquences, dont 68 milliards pour le renouvellement de sa concession, 32 milliards pour les fréquences 4G et 34,5 milliards pour la 5G. Starlink, lui, a obtenu son autorisation par un simple arrêté ministériel, sans contrepartie équivalente. Sonatel y voit une asymétrie d’obligations entre opérateurs et une menace directe pour ses intérêts économiques légitimes comme pour les règles de concurrence loyale. Le contexte budgétaire renforce son grief : la loi de finances 2026 demande aux opérateurs Sonatel et Expresso 50 milliards de FCFA de redevances supplémentaires.
7 septembre : la Cour suprême tranche en urgence
Le juge des référés a estimé que les arguments de Sonatel faisaient naître un doute sérieux sur la légalité de l’arrêté, et que l’urgence était caractérisée. Il en a donc suspendu l’exécution. La décision a surpris par sa rapidité, moins d’un an après l’arrivée officielle de Starlink, et elle intervient dans un paysage politique qui a changé : Alioune Sall, signataire de l’arrêté, a quitté le gouvernement en juin 2026, et son successeur au ministère, Samba Diouf, ne s’était pas exprimé publiquement sur le dossier au moment de la décision.
Sur le terrain, la situation reste floue. Ni l’ARTP, ni le ministère, ni Starlink n’avaient publié de communiqué fin septembre pour préciser si les abonnés existants conservaient leur service ou ce que devenaient les kits destinés à l’État. Le site de Starlink continuait d’accepter les souscriptions pour le Sénégal. Le programme des 5 000 kits, lui, est de fait à l’arrêt.
Les zones rurales en première ligne
Les premiers inquiets sont les habitants des régions que les réseaux terrestres desservent mal. Selon les chiffres cités par Afrique IT News, l’accès à Internet ne dépasserait pas 3 % en milieu rural, contre 43,8 % à Dakar. Le Sénégal oriental, autour de Tambacounda et Kédougou, le Ferlo dans la région de Matam, les villages enclavés de Casamance, de Kolda, de Sédhiou ou du Walo étaient les cibles du programme public. Pour une école ou un poste de santé isolé, le satellite est souvent la seule option à court terme.
Le 26 septembre, le Front contre la cherté des coûts de connexion (F4C), un collectif d’usagers, s’est déclaré fermement opposé à la suspension. Il rappelle que la connexion est devenue indispensable pour travailler, étudier et accéder aux services numériques, et que les solutions satellitaires sont une alternative pour les populations et les activités éloignées des infrastructures classiques. Pour ce collectif, la concurrence est aussi le meilleur moyen de faire baisser des prix que beaucoup de Sénégalais jugent trop élevés.
Un conflit d’intérêts au cœur de l’État
Le dossier place l’État dans une position délicate. Il est à la fois l’autorité qui a autorisé Starlink, le bénéficiaire des milliards versés par Sonatel et l’un des actionnaires de l’opérateur historique, dont il détient environ 27 % du capital, aux côtés d’Orange, premier actionnaire avec un peu plus de 42 %. Défendre l’arrêté de 2025, c’est fragiliser une entreprise qui rapporte beaucoup au budget ; l’abandonner, c’est renoncer à l’une des mesures les plus concrètes du New Deal technologique pour les zones rurales.
Sonatel soulève en revanche une vraie question d’équité. Un opérateur qui a financé des licences coûteuses, des antennes et de la fibre sur tout le territoire peut légitimement demander que son concurrent supporte des charges comparables, d’autant que la convention de concession de Sonatel n’a pas été révisée lors de l’arrivée de Starlink. Plusieurs pays africains ont d’ailleurs posé des conditions à l’opérateur de SpaceX, comme l’ouverture d’une filiale locale ou le paiement de redevances alignées sur celles des autres opérateurs.
La sortie de crise pourrait donc passer moins par le tribunal que par un nouveau cadre : une autorisation assortie de redevances et d’obligations de couverture claires, qui garantisse aux opérateurs installés des règles équitables sans priver les zones blanches d’une solution disponible. Le ministère de Samba Diouf a désormais la main. Sa réponse dira si le New Deal technologique assume la concurrence sur les infrastructures ou s’il préfère protéger l’opérateur national. D’ici là, des milliers d’usagers attendent de savoir si leur antenne restera allumée.
- Sénégal : la Cour suprême suspend la licence de Starlink après un recours de Sonatel, Osiris.
- Starlink Sénégal : la Cour suprême suspend provisoirement la licence de l’opérateur, Journal du Sénégal.
- Sénégal : La justice suspend la licence de Starlink moins d’un an après son arrivée, Digital Business Africa.
- Starlink suspendu au Sénégal : ce qui attend, concrètement, ceux qui en dépendent, Afrique IT News.
- Arrêt de Starlink au Sénégal : derrière la version officielle, un jeu de dupes dont personne ne parle, Afrique IT News.
- Starlink Sénégal : 134,5 milliards, l’argument Sonatel, NotreAfrik.
- Starlink Sénégal : 5 000 kits, le F4C conteste la suspension, NotreAfrik.
- Starlink sous pression au Sénégal : la suspension de son autorisation inquiète pour l’accès à Internet dans les zones rurales, Managers.
- L’ARTP clarifie le cadre d’autorisation de Starlink au Sénégal, RTS.
- Starlink Goes Live in Senegal, Space in Africa.
- Launch of Senegal’s New Digital Strategy « New Deal Technologique », Présidence du Sénégal.
- WSIS 2026 / New Deal Technologique : le Sénégal ambitionne 2 milliards de dollars d’investissements numériques sur dix ans, Socialnetlink.
Une erreur ? Écrivez à infos@novotech.blog. Les corrections sont signalées en fin d'article.




