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Voix clonée, agents pirates : l’IA fait passer la fraude à l’échelle industrielle

Une banque italienne a perdu 95 millions d’euros à cause d’une voix d’avocat imitée par IA. Ailleurs, un pirate a volé 600 000 cartes bancaires avec trois agents d’IA et quelques milliers de dollars. Deux affaires qui changent la façon de se protéger.

La tour d’Intesa Sanpaolo à Turin. Une filiale du groupe a été victime d’une fraude au président utilisant une voix clonée.
La tour d’Intesa Sanpaolo à Turin. Une filiale du groupe a été victime d’une fraude au président utilisant une voix clonée.Photo : Ravanellidiciamo, CC BY-SA 3.0 · source
Résumé en 30 secondes
  • Fideuram (Intesa Sanpaolo) a perdu 95 millions d’euros dans une fraude au président avec une voix d’avocat clonée par IA ; 36 millions restent introuvables.
  • Un pirate a volé plus de 600 000 données de cartes avec trois agents d’IA, pour un coût de 12 000 à 18 000 dollars.
  • L’IA ne crée pas de nouvelles fraudes, elle en réduit le coût et en augmente l’échelle.
  • Règle de base : vérifier toute demande sensible par un second canal indépendant.
La suite : 95 millions d’euros et une voix d’avocat

Deux affaires révélées en septembre 2026 montrent comment l’intelligence artificielle transforme la fraude. La première relève de l’escroquerie la plus classique, la « fraude au président », rendue redoutablement crédible par une voix clonée. La seconde, d’un genre nouveau : un seul pirate, aidé de trois agents d’IA, a compromis des dizaines d’entreprises et volé des centaines de milliers de cartes bancaires en quelques semaines. Ensemble, elles dessinent le visage de la cybercriminalité à venir.

95 millions d’euros et une voix d’avocat

Selon l’agence Reuters, dont les informations ont été reprises par Numerama, des escrocs ont soutiré 95 millions d’euros à Fideuram, la filiale de banque privée d’Intesa Sanpaolo, premier groupe bancaire italien. L’affaire remonte à février mais n’a été révélée que le 25 septembre.

Le scénario est celui de la fraude au président. Le président de Fideuram de l’époque, Paolo Molesini, a reçu sur WhatsApp un message semblant venir de Carlo Messina, le directeur général de la maison mère, qui lui demandait d’aider en urgence à conclure une opération à l’étranger. Pour rendre la demande crédible, les escrocs l’ont ensuite appelé en se présentant comme un associé d’un grand cabinet d’avocats, venu confirmer l’instruction. D’après les sources de Reuters, ils auraient utilisé une IA pour reproduire la voix de cet avocat.

Convaincu, le président a fait organiser une série de virements vers des comptes à l’étranger, principalement en Chine et à Hong Kong. La banque a vite repéré des anomalies et alerté les autorités de plusieurs pays. Environ 53 millions d’euros ont été récupérés grâce à la coopération entre autorités chinoises, portugaises et italiennes, mais quelque 36 millions restaient introuvables, probablement convertis en cryptomonnaies. Le parquet de Milan a ouvert une enquête ; aucun dirigeant n’est mis en cause.

Fraude chez Fideuram : où est passé l’argent

  • Montant détourné95 M€
  • Récupéré53 M€
  • Toujours introuvable36 M€

Source : Reuters, via Numerama

600 000 cartes volées par trois agents d’IA

La seconde affaire a été décrite par la société de sécurité Gambit et relayée par Clubic. Un opérateur malveillant a utilisé trois outils d’IA à code ouvert pour attaquer des sites de commerce. Le premier, Strix, un outil de test d’intrusion, cherchait les failles des cibles. Le deuxième, Cairn, un agent d’attaque autonome, menait les intrusions de bout en bout. Le troisième, Hermes, coordonnait la campagne et menait des attaques directes, avec 121 compétences dont 78 à vocation offensive. Ces agents s’appuyaient sur plusieurs modèles d’IA accessibles par la plateforme OpenRouter, dont GLM 5.2 de Z.ai, des modèles DeepSeek et, pour Hermes, Claude Opus 4.6 d’Anthropic.

Le résultat est vertigineux. L’opérateur humain n’a saisi que 1 951 instructions, réparties sur 260 sessions. Quand un accès était obtenu, il l’était généralement en moins d’une journée, souvent en quelques heures. Entre le 10 et le 15 septembre seulement, il a lancé 105 projets d’attaque et compromis au moins 27 entreprises. Des scripts espions, qui copient les données de carte saisies par les clients, ont été confirmés chez 19 victimes et détectés sur plus d’une centaine d’autres sites. Au total, plus de 600 000 données de cartes ont été volées, pour un montant estimé à 15 millions de dollars.

Le coût pour le pirate : 7 005,71 dollars de dépenses sur son compte OpenRouter en quatre semaines, et un coût total de campagne estimé entre 12 000 et 18 000 dollars. Un balayage complet d’une cible revenait en moyenne à environ 25 dollars. Gambit a contribué, avec la Shadowserver Foundation, au démantèlement de l’infrastructure, et les émetteurs de cartes ont été prévenus.

Des scripts malveillants cachés dans des bibliothèques de code courantes ont copié les données de carte des clients de sites marchands.
Des scripts malveillants cachés dans des bibliothèques de code courantes ont copié les données de carte des clients de sites marchands.Tirza van Dijk tirzavandijk, CC0

Comment fonctionne un script espion

La technique utilisée dans la seconde affaire mérite d’être expliquée, car elle touche tous les sites marchands. Un script espion, souvent appelé « skimmer », est un petit morceau de code caché dans une page de paiement. Quand le client saisit le numéro de sa carte, la date d’expiration et le code de sécurité, le script copie ces informations et les envoie discrètement à un serveur contrôlé par les pirates, pendant que le paiement se déroule normalement. Ni le client ni le commerçant ne s’aperçoivent de rien.

Dans cette campagne, les scripts étaient dissimulés dans des bibliothèques de code très répandues, comme jQuery, ou dans des balises de suivi. Sur le site d’un revendeur de vin américain, une tâche automatique réinstallait le script toutes les deux minutes après chaque nettoyage, ce qui rendait sa suppression presque impossible sans trouver la porte d’entrée. Les agents d’IA ont permis de trouver ces portes d’entrée beaucoup plus vite qu’un humain, en testant méthodiquement des dizaines de sites.

Ce qui change vraiment

Ces deux affaires ne reposent pas sur des techniques nouvelles. La fraude au président existe depuis des décennies, et le vol de cartes par scripts espions aussi. Ce qui change, c’est l’échelle et le coût. Cloner une voix crédible demande désormais quelques minutes d’enregistrement. Et un seul individu, avec des agents d’IA, peut mener des attaques qui demandaient hier une équipe entière, pour un budget de quelques milliers de dollars. La rentabilité de la fraude augmente, et avec elle le nombre de victimes potentielles.

Les entreprises qui développent les modèles d’IA sont conscientes du problème et affirment surveiller les usages malveillants et bloquer les comptes identifiés. Mais les modèles à poids ouverts, téléchargeables et utilisables sans contrôle, et la multiplication des plateformes d’accès rendent ce contrôle difficile. La défense ne peut donc pas reposer uniquement sur les fournisseurs d’IA. Les mêmes outils servent d’ailleurs aussi aux défenseurs : des équipes de sécurité utilisent des agents d’IA pour tester leurs propres systèmes, repérer les failles avant les pirates et analyser les incidents plus vite. La course entre attaque et défense s’accélère des deux côtés.

Pour les entreprises africaines

Ces menaces ne s’arrêtent pas aux banques européennes et aux sites américains. La fraude au président vise régulièrement des entreprises africaines, souvent par WhatsApp, très utilisé dans les échanges professionnels. Les sites de commerce en ligne du continent, qui utilisent les mêmes bibliothèques de code que partout ailleurs, sont exposés aux scripts espions. Les réflexes à adopter sont les mêmes : procédures de validation des paiements, surveillance de l’intégrité du code des sites, mises à jour rapides, et formation des équipes à reconnaître une manipulation, même quand la voix au téléphone semble familière.

Le message de ces deux affaires est clair : à l’ère de l’IA, entendre une voix ou lire un message ne prouve plus rien. La vérification par un second canal, indépendant, devient la règle de base de la sécurité financière. Pour les commerçants en ligne, la surveillance régulière du code de leurs pages de paiement, et le recours à des prestataires qui hébergent le formulaire de carte eux-mêmes, réduisent fortement le risque de scripts espions. Ces précautions coûtent peu au regard des pertes possibles.

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Sources
  1. Une fausse voix d’avocat générée par IA coûte 95 millions d’euros à une grande banque italienne, Numerama.
  2. Des agents IA volent 600 000 cartes de crédit en seulement quelques heures, Clubic.

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