Former l’État à l’IA : la BAD, Google et le Cameroun lancent leurs programmes pour les fonctionnaires africains
Cours gratuits pour les agents publics de tout le continent d’un côté, plateforme nationale pour 15 000 fonctionnaires camerounais de l’autre. Les administrations africaines découvrent qu’avant d’acheter de l’IA, il faut apprendre à s’en servir.
- La BAD, le PNUD, Google et Apolitical lancent une formation gratuite à l’IA pour les agents publics africains (cours de Stanford et Bocconi).
- Le Cameroun ouvre une plateforme pour former 15 000 fonctionnaires au numérique en 50 jours.
- Le programme camerounais est financé par un prêt de la Banque mondiale de 42 milliards de francs CFA.
- Enjeu : faire utiliser des plateformes déjà construites, et encadrer l’usage de l’IA par l’administration.
Pendant des années, la transformation numérique des administrations africaines s’est surtout mesurée en équipements : centres de données, réseaux, logiciels, plateformes en ligne. Septembre 2026 marque une inflexion. En quelques jours, deux initiatives ont mis l’accent sur autre chose : les compétences des femmes et des hommes qui font fonctionner l’État.
À New York, en marge de la 81e Assemblée générale des Nations unies, la Banque africaine de développement (BAD) a lancé avec le PNUD, Google et la plateforme Apolitical un programme gratuit de formation à l’intelligence artificielle pour les agents publics de tout le continent. À Yaoundé, le 21 septembre, le gouvernement camerounais a ouvert une plateforme nationale pour former 15 000 fonctionnaires au numérique, de l’IA à l’archivage électronique.
Le programme continental : des cours de Stanford et Bocconi
Le programme de la BAD s’inscrit dans l’initiative Government AI Campus d’Apolitical, une plateforme d’apprentissage destinée aux fonctionnaires. Il propose trois cours : les fondamentaux de l’IA pour les agents publics, avec ses opportunités, ses risques et les stratégies possibles ; le leadership en matière d’IA dans l’administration, pour bâtir la confiance, les compétences et une culture d’innovation ; et les achats publics intelligents avec l’IA. Les contenus ont été conçus par Stanford Online et l’école de management SDA Bocconi, en Italie.
La formation se suit à son rythme, gratuitement. Elle est ouverte aux agents en poste dans les pays membres régionaux de la BAD qui travaillent sur l’IA dans les services publics, les infrastructures numériques, les partenariats public-privé ou l’innovation. Google et Apolitical fournissent la plateforme et une partie des contenus. Le partenaire onusien, l’AI Hub for Sustainable Development, est une initiative soutenue par le G7, co-pilotée par le PNUD et le ministère italien des Entreprises, et liée au plan Mattei de l’Italie pour l’Afrique.
« L’IA change notre façon de travailler. Elle promet d’importants gains de productivité si ses utilisateurs en comprennent pleinement l’usage. Développer cette compréhension au sein des gouvernements a été négligé, et ce partenariat nous aide à corriger cela. »
Ousmane Fall, directeur du développement industriel et commercial, Banque africaine de développement
La BAD présente cette formation comme la première mise en œuvre des recommandations de son rapport sur les gains de productivité de l’IA en Afrique, qui estimait qu’un déploiement inclusif de l’IA pourrait ajouter jusqu’à 1 000 milliards de dollars au PIB du continent d’ici 2035. Le rapport identifiait les compétences et une gouvernance digne de confiance parmi les cinq conditions nécessaires pour y parvenir.
Le programme camerounais : 50 jours, cinq modules
Au Cameroun, la plateforme train.patnucelearning.cm relève du projet d’accélération de la transformation numérique (PATNUC), placé sous la tutelle du ministère des Postes et Télécommunications et financé par un prêt de la Banque mondiale de 42 milliards de francs CFA. La formation se déroule entièrement en ligne pendant 50 jours, à raison de dix jours par module, pour permettre aux agents de se former sans quitter leur poste.
- Intelligence artificielle et blockchain : comprendre ces technologies et leurs usages dans l’administration.
- Transformation numérique et relation avec l’usager : simplifier les démarches des citoyens et des entreprises.
- Gestion de projets numériques et méthodes agiles.
- Conduite du changement.
- Archivage et gestion électronique des documents, pour accompagner la dématérialisation.
Le programme est ouvert aux agents de tous les ministères, y compris ceux des services déconcentrés dans les régions, ainsi qu’au personnel des établissements et entreprises publics. Les participants qui terminent le parcours reçoivent une attestation.
« La technologie, à elle seule, ne transforme pas l’administration. Celle-ci repose avant tout sur les femmes et les hommes qui animent nos administrations et dont les compétences doivent évoluer au même rythme que les outils, les méthodes et les usages numériques. »
Minette Libom Li Likeng, ministre des Postes et Télécommunications du Cameroun

Des plateformes déjà construites, encore peu utilisées
Le coordonnateur national du PATNUC, Winfred Mfuh Fuaye Kenji, résume l’enjeu : il ne suffit pas de disposer d’infrastructures et de plateformes, il faut que leurs utilisateurs sachent s’en servir. Le projet revendique déjà plus de quinze plateformes et infrastructures numériques, dont un système électronique de subventions par bons pour le secteur agropastoral, une plateforme de statistiques agricoles, la numérisation de procédures de deux ministères, et deux outils développés avec le régulateur des télécoms pour surveiller le spectre des fréquences et mesurer la qualité des réseaux mobiles.
C’est un aveu fréquent dans les projets de transformation numérique financés par les bailleurs : les outils sont livrés, mais leur adoption reste faible, faute de formation, d’accompagnement et parfois de volonté de changer les habitudes. Un agent qui ne maîtrise pas une plateforme continuera à travailler sur papier, et l’investissement restera sous-utilisé.
Des initiatives qui se multiplient
Ces deux programmes ne sont pas isolés. Dans plusieurs pays, des ministères du Numérique lancent leurs propres académies en ligne, souvent avec l’appui des grandes entreprises technologiques, qui y voient aussi un moyen de familiariser les administrations avec leurs outils. Le Kenya, le Rwanda, le Nigeria ou le Maroc ont annoncé ces derniers mois des formations aux compétences numériques et à l’IA pour leurs agents ou leurs jeunes. Cette multiplication a un revers : le risque de doublons, de contenus inégaux et d’attestations sans reconnaissance commune d’un pays à l’autre.
La présence des géants de la technologie dans ces programmes pose aussi une question d’indépendance. Une formation conçue avec un fournisseur tend naturellement à présenter ses outils. Les administrations ont intérêt à exiger des contenus neutres sur le plan commercial, qui apprennent à évaluer et comparer les solutions plutôt qu’à en adopter une par habitude. Le recours à des universités comme Stanford et Bocconi pour concevoir les cours de la BAD va dans ce sens.
Ce qui fera la différence
Les formations en ligne ont un avantage évident : elles touchent beaucoup de monde à faible coût. Elles ont aussi une faiblesse connue : le taux d’achèvement. Beaucoup d’inscrits abandonnent en route, surtout quand la formation s’ajoute à une charge de travail normale et que la connexion est coûteuse ou instable. Le succès se mesurera donc au nombre d’agents qui terminent le parcours, et surtout à ce qu’ils en font ensuite.
Pour que ces programmes changent le fonctionnement de l’État, trois conditions semblent nécessaires. Il faut que les formations débouchent sur des usages concrets dans le travail quotidien, par exemple des outils d’aide à la rédaction, de traduction ou de traitement des dossiers. Il faut que les agents formés soient reconnus, dans leur évaluation ou leur carrière. Et il faut des règles claires sur ce qu’un agent public peut confier à une IA, notamment en matière de données personnelles et de secret administratif.
L’intelligence artificielle arrive dans les administrations africaines, qu’elles s’y préparent ou non : par les outils que les agents utilisent déjà sur leur téléphone, par les offres des fournisseurs, par les accords signés avec les grandes entreprises du secteur. Former les fonctionnaires à ses usages et à ses risques n’est pas un luxe. C’est la condition pour que l’État reste maître de ses décisions, plutôt que de les déléguer sans le savoir à des outils qu’il ne comprend pas.
- African Development Bank Launches Free AI Training for Public Officials Across Africa, TechAfrica News.
- Cameroun : train.patnucelearning.cm, la plateforme numérique lancée pour former 15 000 agents publics à l’IA, la blockchain et la transformation digitale, Digital Business Africa.
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