DakarLagosNairobiParisSan FranciscoTokyo
IAAnalyse

IA au Maroc : ce que Nvidia a vraiment confirmé, et pourquoi le chiffre de 1,8 milliard est trompeur

Nvidia a cité deux projets d’infrastructures d’IA au Maroc, dont une « usine d’IA » près de Casablanca. Mais le géant américain n’investit pas lui-même ces sommes : il fournit les puces. Démêlage d’une annonce mal comprise.

Casablanca. Le projet Nexus AI Factory est prévu à Nouaceur, en périphérie de la ville.
Casablanca. Le projet Nexus AI Factory est prévu à Nouaceur, en périphérie de la ville.Photo : elchicogris, CC BY-SA 2.0 · source
Résumé en 30 secondes
  • Nvidia a cité le 21 septembre deux projets d’infrastructures d’IA au Maroc, comme fournisseur de puces et non comme investisseur.
  • Nexus AI Factory, à Nouaceur : 1,2 milliard de dollars de budget initial, 36 MW d’ici fin 2027, 500 MW visés à terme.
  • Cassava : un programme dans cinq pays, jusqu’à 720 millions de dollars, sans montant marocain isolé.
  • Le chiffre de 1,8 milliard additionne des montants de nature différente.
La suite : Projet 1 : Nexus AI Factory, près de Casablanca

Le 21 septembre 2026, Nvidia, le fabricant américain dont les processeurs équipent la plupart des centres de données d’intelligence artificielle, a cité deux projets d’infrastructures d’IA au Maroc. Dans la foulée, plusieurs titres ont annoncé que « Nvidia investit près de 1,8 milliard de dollars » dans le royaume. La réalité est différente, et plus intéressante.

Nvidia n’a pas annoncé qu’il sortait ce montant de sa poche. L’entreprise intervient comme fournisseur de technologie, avec ses processeurs de génération Blackwell, dans des projets portés par d’autres investisseurs. Le chiffre de 1,8 milliard résulte de l’addition de deux montants de nature différente, dont l’un ne concerne pas seulement le Maroc.

Projet 1 : Nexus AI Factory, près de Casablanca

Le projet le plus avancé est la Nexus AI Factory, prévue à Nouaceur, en périphérie de Casablanca. Une « usine d’IA », dans le vocabulaire de Nvidia, est un centre de données conçu spécifiquement pour entraîner et faire fonctionner des modèles d’intelligence artificielle, avec des milliers de processeurs graphiques et des systèmes de refroidissement adaptés.

Le projet est porté par un consortium réunissant notamment Nexus Core Systems, la société sud-coréenne Naver Cloud et Lloyd Capital. Son investissement initial est annoncé à 1,2 milliard de dollars. Le ministère marocain de la Transition numérique évoque de son côté 12 milliards de dirhams, un montant du même ordre qu’il ne faut pas additionner au précédent. Un accord avait été signé avec le ministère le 8 avril 2026.

  • Capacité visée à terme : 500 mégawatts, une taille comparable aux plus grands centres de données du monde.
  • Premières phases d’ici fin 2027 : 36 mégawatts au total, dont 16 à Nouaceur et 20 dans le nord du pays.
  • Énergie : fournie en renouvelable par TAQA Morocco.
  • Emplois directs annoncés par le ministère : 125.

L’écart entre les 36 mégawatts prévus d’ici fin 2027 et les 500 mégawatts visés à terme montre la nature du projet : une ambition à long terme, dont les premières étapes sont modestes. C’est normal pour une infrastructure de ce type, qui se construit par tranches à mesure que les clients arrivent. Mais c’est une nuance que les titres ont souvent effacée.

Un centre de données. Les « usines d’IA » demandent beaucoup d’électricité et de refroidissement, d’où l’importance de l’énergie renouvelable au Maroc.
Un centre de données. Les « usines d’IA » demandent beaucoup d’électricité et de refroidissement, d’où l’importance de l’énergie renouvelable au Maroc.BalticServers.com, CC BY-SA 3.0

Projet 2 : Cassava, un programme continental

Le second projet concerne Cassava Technologies, le groupe technologique panafricain fondé par l’entrepreneur zimbabwéen Strive Masiyiwa, partenaire de Nvidia pour le cloud en Afrique. Cassava développe des capacités de calcul pour l’IA dans plusieurs pays : Afrique du Sud, Égypte, Kenya, Nigeria et Maroc. Le programme dans son ensemble pourrait représenter jusqu’à 720 millions de dollars d’investissements.

Aucun montant spécifique au Maroc n’a été isolé. Additionner les 720 millions du programme continental aux 1,2 milliard de Nexus, puis attribuer le tout au Maroc et à Nvidia, revient donc à mélanger un budget national, un programme multi-pays et le rôle d’un fournisseur. D’où le chiffre trompeur de 1,8 milliard.

Les montants en jeu

  • Nexus AI Factory (budget initial, Maroc)1 200 M$
  • Programme Cassava (5 pays, dont le Maroc)720 M$

Source : Nvidia, ministère marocain de la Transition numérique, L’ODJ

Pourquoi le Maroc

Le royaume a des atouts réels pour accueillir ce type d’infrastructures. D’abord, l’énergie : ses investissements massifs dans le solaire et l’éolien depuis plus de dix ans lui permettent de proposer une électricité renouvelable, argument majeur pour des centres de données très gourmands et pour des clients soucieux de leur bilan carbone. Ensuite, la position géographique : à quelques millisecondes de l’Europe par les câbles sous-marins, le Maroc peut servir des clients européens tout en étant tourné vers l’Afrique de l’Ouest.

Enfin, la politique publique : le gouvernement a fait du numérique et de l’IA une priorité, avec une stratégie nationale et une volonté d’attirer des investissements étrangers dans les infrastructures. Le partenariat avec un acteur coréen comme Naver Cloud montre aussi que la concurrence pour les centres de données africains ne se joue pas seulement entre Américains et Chinois.

Le Maroc n’est pas seul sur ce créneau. L’Afrique du Sud, le Kenya, le Nigeria et l’Égypte attirent eux aussi des projets de centres de données, souvent avec le même argument : héberger au plus près des utilisateurs africains des capacités aujourd’hui situées en Europe ou aux États-Unis. La différence se fera sur le prix de l’électricité, la stabilité du réseau, la qualité des connexions internationales et la clarté des règles sur les données. Sur plusieurs de ces critères, le royaume part avec une longueur d’avance.

À qui serviront ces machines ?

C’est la question centrale. Un centre de données d’IA n’a de valeur que s’il a des clients : entreprises qui entraînent des modèles, administrations qui veulent héberger leurs données sur le territoire, chercheurs, start-up. Les premières phases de 36 mégawatts devront trouver preneurs avant que les suivantes soient construites.

Pour l’écosystème marocain et africain, l’enjeu est double. D’un côté, disposer d’une puissance de calcul locale réduit la dépendance aux centres de données étrangers et permet de garder certaines données sensibles sur le territoire. De l’autre, si ces capacités sont surtout louées à des clients étrangers, leurs retombées locales se limiteront à l’emploi direct, modeste, et aux revenus fonciers et énergétiques.

L’énergie et l’eau, les vraies matières premières

Un centre de données d’IA de grande taille consomme autant d’électricité qu’une ville moyenne. Les processeurs chauffent, et il faut les refroidir, souvent avec de l’eau. Pour un pays comme le Maroc, qui a connu ces dernières années des sécheresses sévères et des tensions sur ses ressources en eau, la question n’est pas secondaire. Les techniques de refroidissement en circuit fermé ou par air limitent la consommation, mais elles coûtent plus cher et consomment davantage d’électricité.

Le choix d’une alimentation en renouvelable par TAQA Morocco répond à une partie de la question. Il faudra voir comment ce contrat s’articule avec la demande croissante d’électricité du pays, et si les 500 mégawatts visés à terme peuvent être couverts sans peser sur l’approvisionnement des ménages et de l’industrie. Les autorités devront publier des exigences claires sur l’eau et l’énergie à mesure que les projets grandissent.

Ce que l’écosystème marocain peut y gagner

Le bénéfice le plus concret pour le pays pourrait venir de l’accès des chercheurs et des start-up à la puissance de calcul. Aujourd’hui, une équipe universitaire marocaine qui veut entraîner un modèle de langue en darija ou en amazigh doit louer des processeurs à l’étranger, à des prix élevés et en devises. Une offre locale, avec des tarifs adaptés ou des quotas réservés à la recherche, changerait la donne. C’est un point sur lequel les pouvoirs publics peuvent peser dans les négociations avec les exploitants.

L’autre enjeu est la souveraineté des données. Les administrations, les banques et les hôpitaux hésitent à confier des données sensibles à des centres situés hors du territoire. Des capacités locales, soumises au droit marocain, peuvent accélérer l’adoption de l’IA dans ces secteurs, à condition que les règles d’accès et de sécurité soient transparentes.

L’annonce de Nvidia reste une bonne nouvelle pour le Maroc : elle signale qu’un acteur central de l’IA mondiale considère ses projets comme sérieux. Mais la mesure du succès ne sera pas un chiffre en milliards dans un titre. Ce seront les mégawatts effectivement en service fin 2027, les clients qui les utilisent, et la part de cette puissance mise à la disposition des chercheurs et des entreprises marocaines.

Cet article vous a-t-il servi ?
Sources
  1. IA au Maroc : ce que Nvidia confirme sur les projets Cassava et Nexus, L’ODJ.
  2. Deux projets géants : NVIDIA accélère la révolution IA au Maroc avec 1,2 milliard de dollars, Industries du Maroc.
  3. Maroc : Socle de l’IA, Nvidia annonce un investissement de près d’1,8 milliard de $, Digital Business Africa.

Une erreur ? Écrivez à infos@novotech.blog. Les corrections sont signalées en fin d'article.

À lire aussi

Six pays d’Afrique francophone ont adopté un référentiel commun pour une IA éthique et inclusive. Le défi : transformer ces principes en politiques concrètes.
IA · Sénégal

IA : six pays africains veulent des règles communes

Le Sénégal, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Mali, la Guinée et le Bénin se sont dotés de lignes directrices communes pour encadrer le développement de l’intelligence artificielle. L’objectif est de promouvoir une IA responsable, adaptée aux réalités africaines et moins dépendante de règles conçues ailleurs. Reste maintenant à transformer ces principes en mesures concrètes.

4 min de lecture

Plus sur NovoTech

Le Brief NovoTech

La tech africaine et mondiale, chaque matin à 7 h.

Cinq sujets, cinq minutes, heure de Dakar. Gratuit, désinscription en un clic.

Nous ne revendons pas les adresses.