L’IA fait grimper le prix des smartphones : le téléphone à 20 dollars s’éloigne pour l’Afrique
La course aux centres de données a fait flamber le prix de la mémoire. Dans un téléphone d’entrée de gamme, elle pèse désormais près de la moitié des composants. Le GSMA prévient : l’accès à Internet des plus pauvres est menacé.
- La demande des centres de données d’IA a fait plus que doubler le prix de la mémoire, puis l’a encore augmenté de 80 à 90 %.
- Dans un téléphone d’entrée de gamme, la mémoire pèse désormais près de la moitié des composants.
- L’Afrique subsaharienne pourrait recevoir 16 millions de smartphones de moins en 2026.
- Un téléphone d’entrée de gamme coûte 76 % du revenu mensuel des 20 % les plus pauvres de la région.
- Le GSMA recommande de supprimer les taxes sur les téléphones bon marché et de développer le financement.
À Computer Village, le grand marché des téléphones de Lagos, la conversation la plus importante sur l’intelligence artificielle ne porte pas sur les assistants à la mode. Elle porte sur la mémoire. La demande des centres de données qui font tourner les modèles d’IA a fait flamber le prix des puces mémoire, et les téléphones les moins chers, ceux par lesquels la majorité des Africains accèdent à Internet, en paient le prix.
Le constat figure noir sur blanc dans le rapport 2026 du GSMA, l’association mondiale des opérateurs mobiles, sur l’état de la connectivité mobile. Un encadré entier y est consacré à la « crise du prix de la mémoire » qui menace l’accessibilité des téléphones. En 2025, le GSMA et six opérateurs africains avaient lancé une initiative pour un smartphone 4G à 40 dollars au Nigeria, au Rwanda, en RDC, en Éthiopie, en Tanzanie et en Ouganda. Le rapport note désormais qu’une seule puce mémoire d’entrée de gamme coûte à elle seule davantage.
Une flambée en deux temps
Un smartphone utilise deux types de mémoire. La mémoire vive, dite DRAM, garde en mémoire les applications ouvertes. La mémoire de stockage, dite NAND, conserve les photos et les applications installées. Les centres de données d’IA consomment d’énormes quantités de mémoire parmi les plus récentes, et les fabricants de puces réorientent leurs usines vers ces produits plus rentables, au détriment des générations plus anciennes utilisées dans les téléphones bon marché.
Résultat : selon les données citées par le GSMA, le prix de la mémoire a plus que doublé entre le troisième trimestre 2025 et le premier trimestre 2026, puis a encore augmenté de 80 à 90 % au deuxième trimestre. Dans un téléphone de milieu de gamme, vendu 400 à 600 dollars en gros, la mémoire représente désormais près de 30 % du coût des composants. Dans un téléphone vendu moins de 200 dollars en gros, où les marges sont les plus faibles, elle en représente près de la moitié.
Les étiquettes suivent. Le Redmi A7 de Xiaomi, un modèle d’entrée de gamme sorti en avril 2026 autour de 110 dollars, coûte 40 % de plus que le Redmi A5 un an plus tôt, pour un matériel presque identique. En Inde, un modèle Realme lancé en juin 2025 à environ 80 dollars est passé à 135 dollars.

Seize millions de smartphones en moins pour l’Afrique subsaharienne
Les prévisions de livraisons traduisent le choc. Le cabinet Counterpoint Research, cité par le GSMA, s’attend à la plus forte baisse annuelle de l’histoire des livraisons mondiales de smartphones en 2026 : moins 14 %, soit 174 millions d’appareils de moins. L’essentiel de la baisse se concentre sous les 100 dollars, un segment qui chuterait de 36 %, environ 90 millions de téléphones.
Pour l’Afrique subsaharienne, cela représenterait 16 millions de smartphones livrés en moins en 2026, une baisse de plus d’un quart par rapport à 2025. Les consommateurs n’ont pas encore ressenti toute la hausse : les stocks achetés à l’ancien prix s’écoulent encore. Mais la vague arrive, et elle touchera d’abord les modèles les moins chers, ceux qu’achètent les nouveaux utilisateurs.
Le vrai frein, c’est l’appareil
Pourquoi c’est grave ? Parce qu’en Afrique, le principal obstacle à l’usage d’Internet n’est plus la couverture. Selon le GSMA, 81 % de la population d’Afrique subsaharienne vit désormais sous une couverture 4G, et la région a représenté plus de la moitié des gains mondiaux de couverture 4G en 2025. Pourtant, seulement 25 % de la population utilise l’Internet mobile. L’écart d’usage, c’est-à-dire les personnes couvertes mais non connectées, atteint 66 %, le plus élevé au monde.
Le rapport montre où les gens décrochent. Au Nigeria, 86 % des habitants des zones rurales interrogés savent ce qu’est l’Internet mobile, mais seulement 51 % possèdent un téléphone capable de s’y connecter. La chute est de 35 points, contre 18 en ville. Le même écart existe entre les femmes et les hommes. En revanche, une fois le téléphone acquis, la plupart l’utilisent pour aller en ligne. Le problème n’est pas l’intérêt, c’est l’achat.
Prix d’un téléphone d’entrée de gamme, en part du revenu mensuel des 20 % les plus pauvres
Source : GSMA, State of Mobile Internet Connectivity 2026
Fin 2025, un téléphone d’entrée de gamme capable d’aller sur Internet coûtait l’équivalent de 76 % du revenu mensuel moyen des 20 % les plus pauvres en Afrique subsaharienne, contre 44 % en moyenne dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Le GSMA considère qu’un appareil devient abordable autour de 15 à 20 % du revenu mensuel. Selon ses calculs, un téléphone à 20 dollars rendrait l’appareil abordable pour 230 millions de personnes supplémentaires dans la région, et un téléphone à 10 dollars pour 580 millions. C’est cet horizon que la mémoire chère éloigne.
Les données, deuxième mur
Le téléphone n’est pas le seul coût. En Afrique subsaharienne, 20 gigaoctets de données coûtent 14 % du revenu mensuel moyen, cinq fois la médiane des pays à revenu faible et intermédiaire, et 44 % du revenu des 20 % les plus pauvres. Beaucoup se contentent donc d’un usage minimal, ou partagent un appareil : selon le GSMA, 650 millions de personnes dans le monde n’accèdent à Internet que par un téléphone emprunté ou partagé.
Des réponses existent
Le GSMA ne réclame pas davantage d’antennes, mais des mesures sur le prix des appareils : supprimer les taxes et droits de douane sur les téléphones d’entrée de gamme, développer le financement des appareils, et réduire les autres coûts liés à leur possession. Plusieurs pays africains taxent encore lourdement les téléphones importés, ce qui ajoute plusieurs dizaines de pourcents au prix final.
Le financement se développe déjà. En Afrique du Sud, la société Mission Mobile vient d’obtenir jusqu’à 500 millions de rands, environ 30,8 millions de dollars, auprès du groupe d’investissement DN Invest, pour étendre ses offres de paiement échelonné des smartphones. Le pays compte environ 108 millions de lignes mobiles, dont plus de 80 % en prépayé, un public généralement exclu des contrats avec téléphone. Mission Mobile dit que plus de 40 % de ses clients potentiels échouent aux vérifications de crédit classiques, alors qu’ils sont capables de rembourser. Sa plateforme d’évaluation, Beam, s’appuie sur les données de revenus et de dépenses plutôt que sur les seuls bureaux de crédit.
Le paradoxe de l’IA
Le paradoxe est cruel. L’intelligence artificielle est présentée comme un outil qui aidera un agriculteur à vérifier les prix du marché, un élève à apprendre ou une infirmière à diagnostiquer. Mais la course aux infrastructures qui la font tourner renchérit l’appareil dont ces personnes ont besoin pour y accéder. Tant que les fabricants de mémoire privilégieront les centres de données, la bataille de la connectivité en Afrique se jouera moins sur les antennes que sur les étals de Computer Village.
- The AI boom is making smartphones less affordable for Africans, The Condia.
- AI boom threatens smartphone affordability, ITWeb.
- Mission Mobile raises $30.8M to scale smartphone financing in South Africa, The Condia.
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