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Coupures d’Internet pendant les manifestations : les opérateurs télécoms africains face à leurs responsabilités

Une centaine de coupures d’Internet en Afrique entre 2016 et 2025. Derrière chacune, un opérateur qui applique l’ordre d’un gouvernement. L’organisation Ranking Digital Rights demande des comptes à MTN, Vodacom, Airtel et aux autres.

Kinshasa vue depuis Brazzaville, de part et d’autre du fleuve Congo. Les deux capitales ont connu des coupures d’Internet en période électorale.
Kinshasa vue depuis Brazzaville, de part et d’autre du fleuve Congo. Les deux capitales ont connu des coupures d’Internet en période électorale.Photo : Marcel Buob, CC BY-SA 3.0 · source
Résumé en 30 secondes
  • Selon la coalition #KeepItOn, l’Afrique a connu une centaine de coupures d’Internet entre 2016 et 2025.
  • Ranking Digital Rights accuse plusieurs opérateurs (MTN, Vodacom, Airtel, Tigo…) d’avoir appliqué des coupures et partagé des données avec des gouvernements.
  • Les deux Congo sont cités en exemple, avec des ralentissements en période électorale.
  • L’organisation réclame transparence, ordres écrits et responsabilité des opérateurs.
La suite : Des deux côtés du fleuve Congo

Quand la rue devient trop dangereuse, la contestation se déplace en ligne. C’est là que les opérateurs de télécommunications entrent en jeu : ce sont eux qui décident, souvent sous la pression des gouvernements, si un appel passe ou si un message arrive à son destinataire. Dans une tribune publiée par Global Voices dans le cadre d’une série consacrée à la protestation en démocratie, l’organisation Ranking Digital Rights examine comment ce pouvoir a été utilisé en Afrique, et comment les opérateurs échappent trop souvent à leurs responsabilités.

Le constat de départ est sévère. Selon la coalition #KeepItOn, qui recense les coupures d’Internet dans le monde, le continent africain en a connu une centaine entre 2016 et 2025. Arrestations, couvre-feux et coupures de réseau sont devenus des outils courants pour étouffer la contestation, alors que les jeunes, du Cap au Caire, manifestent pour un avenir meilleur.

Des deux côtés du fleuve Congo

La tribune prend l’exemple des deux Congo. En République démocratique du Congo, les manifestations, les coupures d’Internet et les violences qui ont marqué la longue présidence de Joseph Kabila et son maintien au pouvoir jusqu’en 2019 ont été largement documentés. En République du Congo, la connexion a été ralentie pendant l’élection présidentielle de 2026, comme lors de celle de 2021.

Dans les deux pays, ces restrictions ont coïncidé avec des moments politiques sensibles. Le texte évoque aussi un cas plus grave : selon Ranking Digital Rights, l’opérateur MTN aurait permis à la Direction générale de la sécurité présidentielle du Congo-Brazzaville, un service accusé par le passé d’exécutions extrajudiciaires, d’utiliser son service de messages officiels pour inciter la population à partager des informations sur des opposants. L’organisation estime que l’opérateur a pu ainsi contribuer à des violations des droits humains.

Un pouvoir de vie et de mort

Les opérateurs investissent massivement dans les infrastructures qu’ils possèdent et exploitent. En tant que fournisseurs d’accès, ils contrôlent les flux d’information, et donc la possibilité même de communiquer. Une coupure ne touche pas seulement les militants : elle empêche d’appeler un hôpital ou la police, de payer par mobile money, de travailler, de joindre sa famille. Dans des pays où le téléphone est aussi le portefeuille, couper le réseau, c’est aussi couper l’économie. Les journalistes, eux, perdent le moyen de transmettre leurs informations, et les rumeurs prospèrent dans le silence imposé.

Selon Ranking Digital Rights, plusieurs grands opérateurs, dont Airtel, Tigo, MTN et Vodacom, ont été impliqués dans des coupures de réseau ou dans la transmission de données personnelles d’utilisateurs à des gouvernements, en Afrique et au Moyen-Orient. La coalition #KeepItOn cite aussi le rôle de Safaricom et de Zain dans des restrictions de connexion pendant des manifestations.

Dans de nombreux pays africains, le téléphone sert à la fois à communiquer, à s’informer et à payer : une coupure paralyse la vie quotidienne.
Dans de nombreux pays africains, le téléphone sert à la fois à communiquer, à s’informer et à payer : une coupure paralyse la vie quotidienne.Dennis Cortés cortes, CC0

Le problème de l’opacité

La tribune pointe un manque de transparence à plusieurs niveaux. Les accords de licence et d’attribution de fréquences entre opérateurs et gouvernements sont rarement publics. Les structures de propriété sont souvent complexes, ce qui rend difficile d’identifier qui décide et qui est responsable. Et certains opérateurs entretiennent des relations documentées avec des dirigeants politiques, ce qui brouille leur indépendance.

MTN et Vodacom sont membres du Pacte mondial des Nations unies, par lequel les entreprises s’engagent à respecter les droits humains et à ne pas se rendre complices de violations. Selon Ranking Digital Rights, les deux groupes ont pourtant appliqué des coupures et partagé des informations sur leurs utilisateurs, souvent en période de troubles. L’organisation constate même une tendance inquiétante : des opérateurs deviennent moins transparents au moment précis où ils devraient l’être davantage.

Ranking Digital Rights publie régulièrement un classement qui évalue les grandes entreprises du numérique et des télécommunications sur leurs engagements et leurs pratiques en matière de liberté d’expression et de vie privée : publication des demandes gouvernementales reçues, politique face aux ordres de coupure, protection des données des clients. Ce type d’évaluation publique, lu par les investisseurs et les journalistes, est l’un des rares leviers qui poussent les opérateurs à expliquer leurs choix. Plusieurs groupes publient d’ailleurs désormais des rapports de transparence, même si leur contenu reste souvent limité.

Coupure totale, ralentissement, blocage ciblé

Toutes les restrictions ne se ressemblent pas. La coupure totale prive un pays ou une région de tout accès à Internet, parfois aussi des SMS et des appels. Le ralentissement, plus discret, réduit le débit au point de rendre les vidéos et les photos impossibles à envoyer, ce qui empêche de documenter une manifestation sans couper officiellement le réseau. Le blocage ciblé vise certains réseaux sociaux ou messageries, que les utilisateurs contournent parfois avec des outils spécialisés.

Ces restrictions ont un coût économique considérable. Dans des pays où les paiements, le commerce, le transport et une partie du travail passent par le téléphone, chaque journée de coupure représente des pertes pour les entreprises, les commerçants et les ménages. Plusieurs études l’ont chiffré en millions de dollars par jour pour les économies concernées, sans compter l’effet sur la confiance des investisseurs étrangers, qui hésitent à s’installer dans un pays où la connexion peut disparaître du jour au lendemain.

La position difficile des opérateurs

Il faut aussi comprendre la situation des opérateurs. Leur licence dépend du gouvernement, et refuser un ordre de coupure peut entraîner des sanctions, l’arrestation de leurs employés locaux ou le retrait de l’autorisation d’exercer. Plusieurs d’entre eux publient des rapports de transparence et affirment exiger des ordres écrits et légaux. C’est précisément ce que demandent les défenseurs des droits numériques : des procédures publiques, des ordres écrits, une information des clients, et le recours systématique à la justice quand un ordre paraît disproportionné.

Exiger des comptes

Ranking Digital Rights défend une idée simple : demander des comptes aux entreprises est aussi une forme de protestation. Des recherches publiques, des campagnes et des actions en justice peuvent faire évoluer les pratiques. L’organisation cite une action civile engagée en Norvège contre l’opérateur Telenor, pour son rôle présumé au Myanmar après le coup d’État militaire. Pour les opérateurs africains, cotés en Bourse et soucieux de leur réputation auprès des investisseurs, la pression des actionnaires et des régulateurs de marché peut aussi peser.

Le débat dépasse les opérateurs. Les gouvernements invoquent la sécurité nationale ou la lutte contre la désinformation pour justifier les coupures. Mais les études sur leur coût économique, et les décisions de justice rendues dans plusieurs pays contre des coupures jugées disproportionnées, montrent qu’elles font souvent plus de mal que de bien. À mesure que l’économie africaine devient numérique, chaque coupure coûte davantage. Et la question de savoir qui peut appuyer sur l’interrupteur, et selon quelles règles, devient une question démocratique de premier plan. Les parlements, les juges et les régulateurs africains auront de plus en plus à y répondre, à mesure que les citoyens contesteront ces décisions devant les tribunaux, comme cela s’est déjà produit dans plusieurs pays du continent.

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Sources
  1. When telcos shut down the internet, they shut down protests for the government, Global Voices (Ranking Digital Rights), CC BY 4.0.
  2. #KeepItOn, Access Now.

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