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Cybercriminalité : l’appel à un front commun africain, face à des réseaux qui se jouent des frontières

Une arnaque peut viser un pays, encaisser dans un deuxième et blanchir dans un troisième en quelques heures. Pour Franck Kié (Cyber Africa Forum) et Ouanilo Medegan Fagla (CNIN du Bénin), seule une coopération africaine permanente peut suivre le rythme.

Cotonou. La capitale économique béninoise accueillera en novembre la 6e édition du Cyber Africa Forum.
Cotonou. La capitale économique béninoise accueillera en novembre la 6e édition du Cyber Africa Forum.Photo : Adoscam, CC BY-SA 4.0 · source
Résumé en 30 secondes
  • Franck Kié (Cyber Africa Forum) et Ouanilo Medegan Fagla (CNIN, Bénin) appellent à une coopération africaine permanente contre la cybercriminalité.
  • 1 400 milliards de dollars ont circulé par mobile money en Afrique subsaharienne en 2025, 66 % du total mondial.
  • Serengeti 2.0 a abouti à 1 209 arrestations en 2025 ; Red Card 2.0 à 651 début 2026.
  • La Convention de Malabo n’est ratifiée que par 20 des 55 États de l’Union africaine.
La suite : Des escrocs rapides, des enquêtes lentes

Envoyer de l’argent depuis son téléphone est devenu un geste banal en Afrique. Derrière chaque transaction, pourtant, il y a un pari : que l’argent arrivera et que le système est assez sûr pour mériter la confiance. En 2025, 1 400 milliards de dollars ont circulé par mobile money en Afrique subsaharienne, soit 66 % de la valeur mondiale de ces transactions. Cette réussite repose sur un actif aussi précieux que fragile : la confiance.

Deux spécialistes en tirent un avertissement, dans une tribune publiée par CIO Mag : Franck Kié, qui dirige le Cyber Africa Forum en tant que commissaire général, et Ouanilo Medegan Fagla, à la tête du CNIN, le centre béninois chargé des enquêtes numériques. Leur constat : les escrocs du numérique se jouent des frontières, tandis que la police et la justice restent enfermées dans les leurs.

« Aucun dispositif national, aussi robuste soit-il, ne pourra répondre seul à une menace par nature transfrontalière. »

Franck Kié et Ouanilo Medegan Fagla

Des escrocs rapides, des enquêtes lentes

Tout oppose le rythme des fraudeurs à celui de la justice. En une matinée, une bande peut piloter son opération depuis une capitale, escroquer les habitants d’un pays voisin, encaisser l’argent chez un troisième et le faire disparaître par un quatrième. Face à elle, chaque enquêteur bute sur des lois qui ne concordent pas, sur des preuves numériques qu’un tribunal voisin n’acceptera peut-être pas, et sur des demandes d’entraide qui mettent des semaines à aboutir. Quand elles aboutissent, les fonds ont souvent déjà été convertis en cryptomonnaie ou retirés en espèces.

Le Bénin, un terrain qui s’élargit

Prenons le Bénin. Voilà plusieurs années que Cotonou fait passer son administration au numérique. Avec Smart Gouv, dans sa deuxième phase, l’État veut que santé, école, tribunaux et finances publiques traitent leurs démarches en ligne, et il muscle en parallèle sa capacité à réagir aux attaques. La population suit le mouvement. Selon les chiffres du régulateur pour les trois premiers mois de 2026, l’Internet mobile comptait 11,56 millions d’abonnés actifs (10,81 millions un trimestre plus tôt), et la fibre optique desservait 106 018 foyers, trois fois plus qu’un an avant (34 082).

Bénin : abonnements à la fibre jusqu’au domicile

  • T1 202534 082
  • T1 2026106 018

En abonnements. Source : ARCEP Bénin, via CIO Mag

Chaque nouveau guichet en ligne est une porte de plus à surveiller. L’ASIN, l’agence béninoise chargée des systèmes d’information, a relevé de 2021 à 2024 un total de 878 failles chez les administrations et les exploitants d’infrastructures vitales : 326 côté services publics, 155 côté secteur financier. S’y ajoutent 832 cas de mots de passe dérobés. Une partie de cette hausse tient au fait qu’on détecte mieux qu’avant ; le niveau d’exposition n’en reste pas moins élevé.

La Côte d’Ivoire face aux arnaques au prêt

Même tendance en Côte d’Ivoire, où l’on dénombrait 38,5 millions d’abonnements à l’Internet mobile à la fin de 2025, 11,5 % de plus qu’un an auparavant. Lors de Red Card 2.0, une opération pilotée par Interpol, la police ivoirienne a interpellé 58 personnes ; elle a mis la main sur 240 téléphones, 25 ordinateurs portables et plus de 300 cartes SIM. Les réseaux visés escroquaient notamment les utilisateurs d’applications de microcrédit. Depuis juillet 2026, le pays travaille à une stratégie de cybersécurité pour 2026-2030, bâtie autour de la confiance dans le numérique.

Abidjan. La Côte d’Ivoire a participé à l’opération Red Card 2.0 contre les fraudes aux applications de prêt.
Abidjan. La Côte d’Ivoire a participé à l’opération Red Card 2.0 contre les fraudes aux applications de prêt.Edison McCullen, CC BY 4.0

Ce que la coopération a déjà permis

Quand les polices travaillent ensemble, les résultats suivent. En 2025, l’opération Serengeti 2.0, conduite par 18 pays africains avec le Royaume-Uni, s’est soldée par 1 209 arrestations et 97,4 millions de dollars saisis. Au début de 2026, Red Card 2.0 a conduit à 651 interpellations sur 16 pays du continent. Mais ces coups de filet restent des campagnes limitées dans le temps : il n’existe pas encore de dispositif permanent qui prenne le relais.

Opérations conjointes contre la cybercriminalité

  • Serengeti 2.0 (2025, 18 pays + Royaume-Uni)1 209
  • Red Card 2.0 (début 2026, 16 pays)651

En arrestations. Source : Interpol, via CIO Mag

Pourquoi l’Afrique de l’Ouest est particulièrement exposée

La région combine plusieurs facteurs de risque. Le mobile money y est très répandu, avec des transferts instantanés entre pays voisins, ce qui facilite la circulation rapide de l’argent volé. Les langues communes, notamment le français et l’anglais, permettent à un même réseau de viser plusieurs pays avec les mêmes messages. Et la jeunesse de la population, très connectée mais souvent peu formée à la sécurité numérique, offre un vivier de victimes, mais aussi, malheureusement, de recrues pour les réseaux d’escroquerie.

Les applications de prêt frauduleuses illustrent cette réalité. Elles promettent un crédit rapide, aspirent les contacts et les photos du téléphone, puis harcèlent l’emprunteur et ses proches. Les opérations menées en Côte d’Ivoire et ailleurs ont montré que ces réseaux opèrent souvent depuis plusieurs pays à la fois, avec des serveurs, des comptes et des centres d’appel répartis de part et d’autre des frontières. Un pays seul ne peut pas les démanteler. Il faut que les enquêteurs de plusieurs pays partagent leurs informations en temps réel, saisissent les serveurs et les téléphones au même moment, et gèlent les comptes avant que les fonds ne soient transférés ailleurs.

Les propositions

  • Rapprocher les législations nationales sur la cybercriminalité.
  • Accélérer l’entraide judiciaire entre pays africains.
  • Faciliter la collecte et la conservation des preuves numériques, pour qu’elles soient reconnues d’un pays à l’autre.
  • Permettre le gel rapide des avoirs, avant que l’argent ne disparaisse.
  • Faire de la coopération opérationnelle un mécanisme permanent, et non une suite d’opérations ponctuelles.

Le cadre juridique existe en partie. La Convention de l’Union africaine sur la cybersécurité et la protection des données personnelles, dite Convention de Malabo, adoptée en 2014, est entrée en vigueur en 2023. Mais au 2 février 2026, seuls 20 des 55 États membres de l’Union africaine l’avaient ratifiée ou y avaient adhéré. Sans une adhésion plus large, la coopération continue de dépendre d’accords au cas par cas.

Le secteur privé a aussi un rôle à jouer. Les opérateurs de mobile money, les banques et les fintechs détiennent des informations précieuses pour repérer les comptes utilisés par les escrocs et bloquer les fonds rapidement. Des mécanismes d’échange d’alertes entre entreprises et avec les autorités, dans le respect des lois sur les données, permettraient de réagir en quelques minutes plutôt qu’en quelques jours. Plusieurs pays expérimentent déjà ce type de coopération, avec des résultats encourageants sur le gel des sommes détournées.

Rendez-vous à Cotonou

Le sujet dominera le prochain Cyber Africa Forum, le sixième, attendu à Cotonou les 16 et 17 novembre 2026 autour de la « confiance numérique de demain ». Les organisateurs tablent sur plus de 1 500 participants et montent avec l’ASIN un espace d’exercices pour hackers éthiques. Au-delà de l’événement, l’appel des deux signataires pose une question de fond : à mesure que les économies africaines se numérisent, leur sécurité dépend de moins en moins de la solidité d’un seul État, et de plus en plus de la capacité de plusieurs États à agir ensemble. La confiance numérique, sans laquelle le mobile money et les services publics en ligne ne peuvent prospérer, se construit à cette échelle régionale, avec des enquêteurs formés, des procédures rapides et une volonté politique partagée.

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Sources
  1. Cybercriminalité : Franck Kié et Ouanilo Medegan appellent à un front commun africain, CIO Mag.
  2. Cyber Africa Forum, Cyber Africa Forum.

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