Stablecoins : la nouvelle bataille des paiements transfrontaliers africains, de Luno à Yellow Card
Luno rachète la kényane GTXN, Yellow Card lève 40 millions de dollars, Onafriq règle en USDC dans plus de 40 pays. Les cryptomonnaies adossées au dollar deviennent une infrastructure de paiement, pendant que les régulateurs écrivent encore les règles.
- Luno rachète la kényane GTXN, spécialiste des paiements transfrontaliers agréé au Kenya, pour un montant non divulgué.
- Les stablecoins deviennent une infrastructure de règlement entre entreprises, plus rapide que les banques correspondantes.
- Concurrence : Yellow Card (40 millions de dollars levés en août), Onafriq (USDC dans plus de 40 marchés), Kredete.
- L’Afrique du Sud consulte sur des règles encadrant les cryptoactifs dans les flux transfrontaliers.
Envoyer de l’argent d’un pays africain à un autre reste souvent plus lent et plus cher que de l’envoyer vers l’Europe. La plupart des virements passent encore par le système des banques correspondantes : l’argent transite par deux ou trois banques intermédiaires, souvent situées hors du continent, avant d’arriver. Chaque étape ajoute un délai, une conversion de devise, des frais, et un contrôle de conformité qui peut bloquer l’opération. Un transfert qui devrait prendre quelques secondes peut prendre plusieurs jours.
C’est sur ce problème que se joue aujourd’hui une bataille discrète, dans laquelle les stablecoins, ces cryptomonnaies dont la valeur est adossée au dollar ou à une autre monnaie, occupent une place croissante. Le rachat en septembre de la société kényane GTXN par la plateforme Luno en est le dernier épisode.
Luno achète des « rails » réglementés
Luno, plateforme d’échange de cryptomonnaies fondée en Afrique du Sud par Marcus Swanepoel et Timothy Stranex, a racheté GTXN pour un montant non divulgué. GTXN est un spécialiste kényan des paiements transfrontaliers et de la gestion de trésorerie en devises pour les entreprises, agréé comme gestionnaire de fonds par l’Autorité des marchés de capitaux du Kenya. Son fondateur, Dan Kleinbaum, reste à sa tête. C’est sa deuxième sortie en six ans : il avait cofondé Beyonic, une plateforme de mobile money présente dans sept pays africains, rachetée en 2020 par MFS Africa, devenue Onafriq.
L’intérêt du rachat, pour Luno, est d’obtenir des infrastructures de collecte et de versement d’argent déjà autorisées, qu’il contrôle directement. Plutôt que de faire passer les paiements de ses clients par une chaîne de banques correspondantes, il peut les faire transiter par ses propres circuits, en s’appuyant sur ses propres réserves de liquidité. GTXN devient la branche de paiements transfrontaliers du groupe.
Un groupe réorganisé autour des entreprises
L’opération s’inscrit dans une réorganisation plus large. En juillet, l’autorité des marchés du Nigeria a admis la filiale nigériane de Luno dans son bac à sable réglementaire, ce qui lui permet d’y proposer des produits crypto sous supervision. En août, Luno a annoncé la suppression de 20 % de ses effectifs mondiaux, en précisant que seulement 5 % environ des postes étaient concernés au Nigeria, au Kenya et en Ouganda.
Le groupe s’est réorganisé en trois pôles : une plateforme d’échange grand public fusionnée avec une offre de « crypto en tant que service » pour les banques et fintechs, déjà utilisée par Discovery Bank en Afrique du Sud ; un pôle consacré aux stablecoins et aux portefeuilles, qui participe notamment au stablecoin adossé au rand, ZARU, avec Sanlam et EasyEquities ; et un pôle dédié aux institutions et au règlement des paiements. C’est dans ce dernier que GTXN s’intègre.

Pourquoi les stablecoins
Un stablecoin circule sur une blockchain, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sans dépendre des horaires des banques ni des correspondants. Pour une entreprise qui doit payer un fournisseur dans un autre pays, il peut servir d’étape intermédiaire : la monnaie locale est convertie en stablecoin, envoyée en quelques minutes, puis reconvertie à l’arrivée dans la monnaie du destinataire. Si les deux conversions sont bon marché, l’ensemble peut être plus rapide et moins cher qu’un virement classique.
Dans les pays où les dollars manquent régulièrement dans le système bancaire, les stablecoins offrent aussi une forme d’accès au dollar numérique, ce qui explique leur succès auprès des particuliers comme des entreprises au Nigeria, au Kenya ou en Afrique du Sud. C’est aussi ce qui inquiète certains régulateurs, qui craignent des sorties de capitaux échappant au contrôle des changes. Entre la promesse d’efficacité et le risque de contournement des règles, les banques centrales cherchent encore le bon équilibre, et leurs réponses varient beaucoup d’un pays à l’autre.
Une concurrence déjà installée
Luno n’est pas seul. Yellow Card, spécialiste panafricain des infrastructures de stablecoins, a levé 40 millions de dollars en août auprès d’investisseurs dont Standard Chartered. L’entreprise dit prendre en charge plus de 50 devises dans plus de 50 pays, avec des clients comme Visa, Mastercard, PayPal ou Coinbase. Onafriq, le réseau de paiements qui avait racheté la précédente start-up de Dan Kleinbaum, a étendu ses règlements en USDC, le stablecoin adossé au dollar de la société Circle, à plus de 40 marchés africains.
Les signaux se multiplient ailleurs : la fintech nigériane Kredete a annoncé le rachat de Gravv pour étendre son infrastructure de paiement en stablecoins, et plusieurs start-up du secteur ont levé des fonds ces derniers mois. Le marché est en train de passer du stade de l’expérimentation à celui de l’infrastructure, utilisée par des entreprises qui ne se présentent pas comme des acteurs de la crypto.
Un exemple concret
Prenons un importateur kényan qui doit payer un fournisseur nigérian. Par la voie classique, il achète des dollars avec ses shillings, sa banque envoie un virement en dollars qui passe par une banque correspondante, souvent à New York ou à Londres, puis la banque du fournisseur reçoit les dollars et les convertit en nairas. Chaque étape a son coût et son délai, et une banque intermédiaire peut suspendre l’opération pour vérification.
Avec un prestataire utilisant les stablecoins, les shillings sont convertis en stablecoin au Kenya par un acteur agréé, le stablecoin est envoyé en quelques minutes à un partenaire au Nigeria, qui le convertit en nairas et paie le fournisseur sur son compte bancaire ou son portefeuille mobile. L’importateur ne manipule jamais de cryptomonnaie lui-même : il voit un paiement en shillings au départ et en nairas à l’arrivée. Toute la question est de savoir si les deux conversions coûtent moins que la chaîne bancaire classique, et si chaque étape respecte les règles de change des deux pays.
Les régulateurs à la table
Tout cela se joue pendant que les règles s’écrivent. En Afrique du Sud, le Trésor et la Banque centrale ont soumis à consultation un projet de règlement sur la gestion des flux de capitaux et un projet de manuel encadrant les cryptoactifs dans les opérations transfrontalières. Une grande banque sud-africaine s’est récemment jointe aux critiques de ce projet, jugé par une partie du secteur trop restrictif. Luno a indiqué publiquement souhaiter que les règles finales préservent l’accès à des outils autorisés et régulés comme GTXN, plutôt que de les restreindre.
Pour les entreprises africaines qui commercent au-delà de leurs frontières, cette compétition est une bonne nouvelle : elle promet des paiements plus rapides et moins chers. Mais la victoire ne se jouera pas seulement sur la technologie. Elle se jouera sur les licences, la conformité et la confiance des régulateurs. C’est exactement ce que Luno est allé chercher en rachetant GTXN : non pas une technologie de plus, mais des autorisations et des relations bancaires, les actifs les plus rares du secteur.
- Luno acquires Kenyan fintech GTXN in founder Dan Kleinbaum’s second exit, The Condia.
- Luno Acquires Kenya’s GTXN to Expand Into Cross-Border Payments, TechMoran.
- Major bank joins fight against draft crypto rules, TechCentral.
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